
Nous y sommes, Charivari est au pied des Pyrénées. L’Espagne nous attend à 100 mètres, sur l’autre rive de la Bidassoa.
Mais ce fut réellement « initiatique » ! Je raconte…
Ce jeudi, à l’aube d’une journée qui s’annonce splendide, l’ancre est levée et nous saluons le soleil levant en longeant fort Boyard.

Oléron passée, première contrariété météo : le vent vient de Bilbao à notre rencontre, le bougre ! En plein dans le nez, et vigoureux… On nous avait promis pourtant du secteur nord. Je tire donc un premier long bord vers le large, et décide de mettre la voile piston (le moteur) en appui pour faire du cap (Charivari, qui est un dériveur, ne fait pas un cap excellent quand il remonte dans le vent). Nous avons en effet un double souhait : ne pas passer 2 nuits en mer, ni entrer de nuit dans un port que l’on ne connait pas. Il nous faut donc arriver à Bilbao avant la nuit du jour suivant.
L’après midi est plus serein : le vent s’établit mollement du Nord-Ouest, la mer est belle et bleu profond, l’avenir joyeux.
Pour la forme, je lis la météo reçue sur le Navtex (récepteur météo en mer). Quand je ressors, ma mine doit être lugubre car Françou me demande si je suis malade. Non, simplement j’ai lu des mots que je n’aime pas : averses, orages, rafales pour la nuit et le lendemain matin, sur les zones que nous allons traverser, Rochebonne et Cantabrico (je ne résiste pas au plaisir d’énoncer ces noms si chantants). Mon matelot me déclare alors : « On est partis, on fera face ! ». Nous conversons par radio avec un voilier que nous apercevons, point blanc sur l’horizon : c’est Altaïs, il va sur Hendaye. Avant la nuit qui s’annonce douce et sans nuage j’évoque avec le barreur d’Altaïs les orages et rafales prévues en stigmatisant le faible niveau des prévisions météo : il est évident que rien de tout cela ne se prépare. La risée est faible, les voiles raguent : j’affale tout et ne garde que la voile piston.
Françou décide de faire un quart pour voir, de 22 à 23h. Je m’assoupis dehors près d’elle, la nuit est belle, il fait tiède, la lune n’est pas encore levée. Quand elle va se coucher, elle est contente de ce quart qui lui révèle qu’elle n’a pas peur d’être seule à veiller aux commandes d’un 13 tonnes qui fonce dans le noir absolu (on ne voit rien devant). Elle me signale une lueur qui flashe parfois là-bas… Ça n’est sûrement pas un phare, elle m’indique la direction du grand large ! Sans doute un bateau de pêche.
Très vite je comprends l’origine de la lueur sur la mer : ça sera notre premier orage. J’essaie de l’éviter en changeant de cap : je ne l’éviterai pas, ni le suivant, ni les autres. Les orages, j’ai horreur. Sans doute à cause de toi, petite Maman, qui nous emmenait tous attendre qu’ils passent dans la pièce la plus isolée de notre maison de Sailly, avec l’eau bénite pour se signer à chaque éclair, et nous parlant des chers disparus qui jouaient aux boules sur le plancher du ciel, pour expliquer les roulements du tonnerre. Les averses sont venues : des traits glaciaux, la neige ne m’aurait plus surpris. J’étais assis sur les marches de la descente, ayant constaté que le pilote barrait très bien dans les rafales (nous étions à sec de toile… enfin, si on peut dire à sec !). J’adoptais la politique de l’autruche : juste un petit coup d’œil circulaire de temps à autre, mais pour le principe… pour voir quoi ? Nos feux de route qui taguaient l’écume en vert et en rouge chaque fois que l’étrave s’éclatait dans une vague, et un coup de foudre qui tombait en mer ? Je n’imaginais même pas le risque de croiser un petit bateau, le premier abri correct étant à plus de 15 heures de navigation d’ici. Je me répétais : « mais qu’est-ce qu’on fout dans cette galère ! Où est le plaisir ? ».
Françou se réveille. C’est à ce moment que les voyants du moteur se mettent au rouge : alternateurs en rideau, pression d’huile basse, et l’aiguille du compte-tour qui tombe au ralenti. Bizarre car pour autant que je puisse entendre, il (faudra qu’on lui trouve un nom, à ce cher moteur) tourne sans problème avec son bruit normal. Je comprends vite : sans doute à cause des vibrations, la clé de contact s’est mise sur off… (Ce qui n’arrête pas un moteur diesel, mais perturbe les voyants). Sainte Adrénaline nous avait offert deux doses pour le prix d’une.
Les orages se suivent. J’ai débranché les instruments, pour les épargner si la foudre nous touchait. Ce faisant, j’ai par erreur retiré au pilote sa précieuse indication de cap. Quand je suis passé à la barre pour une inspection, me suis rendu compte que l’on partait en Amérique. Vers 3h la pluie redouble de violence, les rafales aussi, et la mer commence à lever. Je décide de prendre la barre pour soulager le pilote. Je ne vois strictement rien, et barre au toucher, essayant de deviner comment viennent les vagues : c’est un capharnaüm, la grosse houle du large, souvenir des tempêtes passées, croise avec la vague fraîche levée par le vent du jour. Charivari danse sur les dos d’éléphants en rut, on voit leurs défenses blanches briller autour de la coque. Il pleut tellement que le globe du compas, éclairé de l’intérieur, me paraît inondé, je n’en distingue plus les chiffres, mais je crois y voir une sainte vierge que j’invoque avec ferveur. Le bateau me semble minuscule. Quel charivari !
Vers 4h le vent est sérieux. Nous avons allumé une lampe rouge dans la descente, et je distingue l’ombre de Françou, accroupie à l’abri et qui me surveille. Elle a peur. Moi aussi. Toujours difficile de voir sur quoi on marche… Plusieurs fois, ayant abandonné un instant du regard le compas, je retrouve le bateau à plus de 90° de sa route. A 4h30 je constate que la mer est maintenant formée devant nous, on ne progresse plus que lentement et jamais nous n’arriverons à Bilbao avant la nuit prochaine. De plus on arrive dans la zone de remontée des grands fonds, je n’aime pas trop. Je mets en fuite comme me l’a appris Thierry Dubois (mon prof de survie en mer, un skipper qui a survécu à 5 jours de naufrage dans les 50èmes pendant un Vendée-Globe : je vous raconterai une autre fois !) « En fuite avec ton OVNI, tu te mets au ¾ arrière, tu remontes la moitié de la dérive et c’est cool, tu glisseras sur les vagues. Les autres n’essayez pas vous auriez des problèmes avec vos grandes quilles». Merci Thierry. Ce cap nous emmène sur Hendaye. On attend le matin, rien que pour sortir du tunnel, avec l’impression que le jour ne peut se lever que sur un charmant paysage avec clocher lointain, et chant du coq à la place des grondements de la mer.

Mais le jour, lent à venir, est glauque et la terre est encore très loin. Les vagues ne sont pas aussi énormes que ce que nos imaginations avaient fabriqué, mais elles sont chaotiques et vachardes. Les grains nous suivront toute la matinée, puis viendra le soleil, et à nouveau des grains qui, venant du Golfe, convergent vers le Pyrénées.
Nous sommes à Hendaye, nous avons passé une nuit succulente, et surtout, il fait chaud, nous voyons l’été pour la première fois cette année ! Ce soir, Tapas en Espagne.

Durant cette expérience nous avons, je crois, touché nos limites. Nos sentiments ont suivi un chemin étrange, mais assez similaire :
Première période : on arrête tout, ça n’est pas du tout ce que l’on recherche.
Seconde période : on a quand même l’impression d’avoir gagné quelque chose.
Troisième période : notre confiance et notre affection pour Charivari est grandie (il est rassurant et puissant, rien n’a failli.

Surtout il nous préserve quoiqu’il arrive ce carré chaleureux avec ses bois blonds si gais, l’orchidée et les photos, cette atmosphère intime, indifférente au chahut du dehors).
Quatrième période : on continue bien sûr… et Françou a décidé qu’elle fera des quarts de nuit désormais.
Bises à toutes et à tous !