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Charivari, troisième (et dernière) séquence!

mardi 4 novembre 2008

EPILOGUE

La petite ville de Chipiona nous séduit. Les maisons sont typiquement andalouses, modestes cubes blancs flanqués de petites terrasses et décorés de faïences, demeures de soleil à l’abri des palmiers, ou insérées dans le bâti, tout au long de profonds patios que l’on découvre indiscrètement quand un porche est entrouvert. Elles sont sans fard, mais avec cette manie de mettre des barreaux à toutes les ouvertures : quand on se promène on a l’impression que la rue est un grand couloir de prison…Mais c’est fait avec charme, chaque grille est comme une œuvre d’art. Chipiona est bordée de belles plages, et d’un étonnant système de digues basses assez rudimentaires et recouvertes à marée haute, qui sert à piéger le poisson. On voit, quand les roches affleurent, des silhouettes qui semblent marcher sur l’eau, arpentant l’enrochement de ces nasses géantes et pêchant au harpon. Le coucher de soleil sur ce spectacle, derrière les palmiers, est comme irréel.
Le port est un peu en retrait et bien déserté à cette saison. Pourtant il y fait encore très beau et c’est en transpirant que nous passons cette longue semaine à préparer le bateau pour l’hiver.

Nettoyage de fond en comble…


Brigitte et Olivier sont là, n’ayant pu sortir leur bateau à Rota comme prévu. Flores et Charivari vont hiverner côte à côte, comme ils naviguent depuis La Corogne.
Nous faisons la connaissance de Josiane et Joseph, morbihannais d’origine et nos voisins à flot, sur un grand dériveur. Ils sont de ceux qui ont fait le grand pas : leur bateau est désormais leur seul habitat, et ils s’apprêtent, pour la première fois, à hiverner six mois à Chipiona. Nous sommes admiratifs mais rassurés car Jo et Josiane ont un solide moral et disposent de deux armes pour occuper le temps : leurs vélos, et la musique. Les vélos sont requis tous les après-midi pour aller explorer les environs… Ce ne sont pas de petites pointures : Jo nous racontait qu’ayant décidé un jour d’aller explorer à vélo les châteaux de la Loire depuis Arzal, ils ont joué les prolongations en poussant… jusqu’en Espagne (et retour !). Une autre fois, laissant la voiture dans un camping, ils ont entrepris une balade de 2000 km à vélo. Pour le bateau, l’histoire est belle aussi : voici 12 ans, Jo, ignorant tout de la voile, a construit sur plan et en planches un petit bateau de 4m50, du genre voile et aviron non ponté. Découverte de la navigation en allant jusqu’à Houat avec cet esquif, puis addiction profonde pour la voile, achat d’un plus gros, puis d’un plus gros encore, et les voilà à Chipiona sur une belle unité et sans autre attache. Le soir, le port désert résonne d’un duo « flûte et accordéon » qui nous ravit. Quand nous sommes partis, Josiane nous a fait un far breton pour la route…
Nous rencontrons aussi Luc et Marie, sujets de sa Majesté le roi des belges, qui naviguent sur un petit cotre de construction hollandaise et nous demandent une visite organisée de Charivari, « leur rêve » disent-ils : ils comptent faire l’acquisition d’un gros dériveur avant de repartir. Ils trouvent que l’on a fait vite en ne mettant que 3 mois pour venir de Bretagne Nord : eux ont mis 3 ans pour venir de Belgique, et ne regrettent absolument pas un rythme lent qui leur a permis de découvrir plein de jolis coins – surtout la Bretagne Sud ! Ils ne savent pas encore s’ils partiront vers l’Atlantique ou vers la Méditerranée : le problème est que Marie souffre du mal de mer…
Il y a aussi Barbara et son mari, grands-parents irlandais qui accueillaient leurs petits enfants à bord durant les vacances. Ils ont bourlingué sur toutes les mers pendant trois ans, et ont fini par la Méditerranée, qu’ils ont beaucoup aimée (à condition de poser le bateau en juillet et août et de fuir la foule).
Et ce jeune couple hollandais qui a essayé par deux fois de rejoindre Madère : le mauvais temps les a poussés à faire demi-tour une première fois. Puis c’est l’absence de vent et la faible autonomie du moteur qui les a contraints à revenir la seconde fois. Dégoutés, ils abandonnent ce programme atlantique.
Vendredi (24 octobre) Charivari est sorti de l’eau par la fine équipe ad’ hoc du chantier naval, dirigée par Lupe. Solide andalou et chef indiscuté d’un troupeau docile, Lupe semble être le spécialiste local de ce genre de manœuvre toujours un peu risquée. Il est rassurant de voir les chalutiers mis à sec par ses soins, avec son portique capable de lever 45 tonnes, mais on se demande quand même s’il sait aussi faire dans la nuance. Car sur un voilier se trouvent un mât et quelques haubans, étais et pataras, objets fragiles qui compliquent la manœuvre. Après m’avoir fait rentrer étrave en avant, Lupe constate que mon étai va heurter la poutre haute du portique quand il lèvera le bateau. Il me demande si je peux démonter l’étai… devant mon refus catégorique, il me propose de faire demi-tour et de présenter le bateau par l’arrière. Là ça marche, les pataras, ayant plus d’angle, n’accrochent pas la poutre. Ouf !

Charivari est enfin posé, près de son copain Flores, sur une forêt de pieux coincés par des cales de bois enfoncées à grands coups de masse.
Examinant les dessous de notre bateau, je découvre que l’orin pris dans l’hélice à San Vincente de la Barquera a fait des dégâts que je n’avais pas distingués lors de mes interventions subaquatiques. Un petit bout résiduel, ayant échappé à ma coupe, a cisaillé par friction la bague de centrage du passage de l’arbre d’hélice dans la coque. Popeye, brave gars, a supporté sans rien dire. Olivier m’avait pourtant mis en garde : un bout d’orin résiduel peut aller jusqu’à cisailler un arbre d’hélice : il lui est arrivé d’entamer sérieusement celui de son OVNI. Sur le champ je demande à Gabriel, mécanicien local qui m’a fait des miracles en sauvant le hors bord – gavé accidentellement d’eau de mer, et du coup obstinément « serré » – de me poser un coupe-orin, sorte de scie circulaire soudée à l’hélice, et qui règle son compte à tout cordage errant… enfin, théoriquement !
Nous avions découvert un petit resto où la cuisine familiale vous est servie pour 7 euros, pain et vin compris, et y étions samedi soir avec Jo et Josiane, quand nous voyons venir du bar un Lupe en jogging et casquette de sportif, tout sourire et brandissant son téléphone cellulaire, nous y montrant une photo de Charivari à sec : c’est dire si ce lever de bateau a du le marquer ! Lupe revient ensuite avec un panier de beaux poissons, sa pêche du jour. Il est le fournisseur du resto et nous propose de les faire mettre de côté pour nous demain. Marché conclus. Manuella, notre charmante hôtesse, nous apprend que Lupe était autrefois le propriétaire de ces grands pièges à poissons du bord de mer. Après collectivisation du bien, Lupe a gardé quelques privilèges, comme semble-t-il celui de faire commerce de ses prises.
Nous comptions finir nos travaux mardi midi et rentrer tranquillement en voiture (nous étions redescendus en voiture après les obsèques de Salvatrice), trainant un peu en Espagne, passant par Pertuis et la Savoie etc… Mais nos enfants en ont décidé autrement : nous fûmes sommés d’être de retour pour le WE, seule occasion pour eux d’être tous ensemble à Charleval avant Noël. Et ils tenaient à le fêter à chaud, notre retour !
Aussi dès l’aube ce mardi 28 octobre, nous avons repris la route pour 3 jours et 2600 km infernaux : pluie et vent dès Chipiona, puis neige entre Madrid et Saragosse (alors que nous étions en short la veille), neige encore en Auvergne.
La météo ne fut décidément pas clémente sur notre route cette année.


Et les feuilles mortes nous attendaient à la maison, que nous avions quittée au printemps.

Point de côtés

Vous aurez compris au long des chapitres qui précèdent, que nous avons découvert l’art de naviguer autrement qu’entre deux ports de Bretagne Sud l’été… Je pensais sincèrement que cela serait plus facile. Mais qu’y aurions-nous gagné ?
Si l’on fait le point…
Côté navigation :
Nous avons ouvert le bal sur un circuit qui n’a pas la réputation d’être facile. C’était aussi un peu tard en saison, et nous avons toujours eu l’impression d’être rattrapés par l’hiver avec un fond de l’air assez frais et des journées de plus en plus courtes. Sauf sur la fin, en Algarve et en Andalousie, où nous avons enfin pu sortir les shorts et où les nuits étaient peuplées du chant des grillons…et du vol des moustiques !
De plus, la météo ne fut pas favorable, et il nous a fallu composer avec le gros temps qui passait souvent dehors, et le manque de vent quand nous étions en mer : nous avons eu au début l’impression de faire trop souvent appel au moteur, pour constater finalement que c’était une incontournable habitude – sauf chez les grands puristes ou lors de traversées longues – lorsque l’on fait route vers un objectif : le moteur apporte souvent, en appoint à la voile, les 2 ou 3 nœuds qu’il faut en plus pour arriver avant la nuit dans un port que l’on ne connait pas. Et l’on fini par ne plus l’entendre.
Côté moral des troupes :
Nous avons eu notre lot de baisse de moral, d’envie de tout arrêter. Et pas seulement en mer : au mouillage de Cascais et dans la lagune de Faro, secoués par le mauvais temps quand on espérait de l’escale détente et repos, j’ai juré à Françou déprimée (je ne valais pas mieux) que nous arrêtions là, que nous mettrions le bateau en vente en Andalousie.
Serments oubliés d’un commun accord dès le lendemain, dans le feu de l’action.
Naviguer en couple renforce considérablement la capacité de résistance à l’épreuve. Mais c’est aussi l’occasion de vivre une expérience enrichissante : jamais jusqu’à présent nous n’avions vécus si proches aussi longtemps, dans des conditions qui sollicitent à tout moment une parfaite harmonie. L’attention à l’autre devient essentielle, et un mot ou un geste de tendresse aux moments difficiles fait des miracles. Nous n’avons rencontré sur les bateaux que des couples apparemment très solides : cause ou conséquence d’un tel choix de vie ?
Par ailleurs nous avons eu la chance de faire, au bon moment, des rencontres qui nous ont aidés à changer notre philosophie du voyage : à ne pas chercher à faire de la route à tout prix, quand il y a tant de chose à voir sur la route. Merci Maïté et Eric, merci Brigitte et Olivier. Et merci Julie pour ta belle formule : « A courir après le plaisir, on en oublie ... le plaisir ! »
Côté ressources :
Le vrai problème, celui qui mérite qu’on le prenne en compte pour la suite, c’est notre aptitude physique et mentale à faire face aux coups durs en mer.
Le bateau est lourd et relativement lent, tribut payé pour son confort et - en partie au moins - pour la sécurité de l’équipage. Certaines manœuvres peuvent solliciter de gros efforts physiques que je suis seul à pouvoir fournir, et j’ai atteint mes limites une paire de fois.
Quant au mental, mon incurable anxiété me pose souci et me gâche souvent le plaisir. Nous avons découvert, au travers des récits de ponton - et par nous même, à petite échelle avant d’entamer le Gascogne – qu’il faut oser, pour se lancer dans une traversée longue. Qu’une solide appréhension vous submerge avant le départ, et qu’il n’est pas facile de la surmonter. Ceux qui s’y lancent sereinement ont souvent déjà usé un bateau ou deux dans de solides navigations d’entrainement qui leur ont donné de l’assurance. Nous nous sentons un peu bizuths : nous n’avons Charivari que depuis moins de six mois. Il nous faut sans doute encore quelques heures de vol avant d’être sûrs de pouvoir faire une longue traversée…Ce qui importe pour dissiper l’anxiété, insiste Olivier, c’est d’avoir parfaitement préparé le bateau, et de l’avoir bien en main.
Côté plaisir :
Au coin du feu, à Charleval, nos neurones font le tri et jettent tout le mauvais. Une chose est sûre : nous n’avons jamais rencontré la béatitude aquatique que suggèrent les dépliants de loueurs de bateaux. Mais tous les souvenirs des moments forts se dépouillent peu à peu de la gangue des appréhensions et de l’inconfort, pour devenir de sacrés bons moments. Chèrement gagnés, et donc uniques !
Côté suite :
Nous nous demandons s’il est vraiment à notre portée, et finalement intéressant pour un périple limité à trois ans, de réaliser ce rêve un peu mythique de traversée de l’Atlantique. Nos compagnons de Flores l’ont fait à deux, avec séjour aux Antilles et retour via les Açores. Ils n’en ont gardé qu’une envie : celle de retourner passer un été aux Açores, et particulièrement sur l’île de Flores ! Pour l’instant ils rêvent de découvrir la Turquie.
Leur programme nous tente, après un périple en Méditerranée, nous rentrerions en Bretagne dans 2 ou 3 ans via les Açores…
Nous remettons Charivari à flot en avril, puis cap à l’Est… Nous verrons comment la Méditerranée nous accueille. Toutes les options sont encore ouvertes !