Avant de vous raconter Carrara, je veux revenir un instant sur ces grands yachts à moteur qui foisonnent tant que les ports, flairant l’argent, sont en train de dénaturer leurs métiers d’accueil et de sécurité, en consacrant tous leurs services et leurs efforts de développement à cette élite. Alors nous nous sommes dit qu’il fallait nous adapter, et nous avons fait des essayages : ici, à Menton, Françou teste un petit canapé de pont qui nous tendait les bras sur un modeste yacht

voisin. Pas convaincant : c’est plus chic que confortable. Par ailleurs, autour de certains grands ports comme Cannes, le trafic de ces engins est dantesque, et nous pauvres voiliers devons nous faufiler.

Comme sur cette trace où l’on voit Charivari (rouge) se faire tout petit pour croiser un bateau, qui plus est s’appelle « l’Inévitable » et vient sur nous, tout en se faisant rattraper par un autre gros piège qui vient aussi sur nous , nous rendant impossible toute manœuvre d’évitement. Sur ce coup là on a pris notre dose de vague croisée, mais ils ont aimablement répondu à mon grand signe amical ponctué d’un « connards » bien frappé.
Donc nous avons fait escale au port de Carrara… En route nous avions croisé dans la purée de poix ces drôles d’engins rapides :

pas des super-yachts, mais des canadairs écopant dans la fumée d’un autre incendie, sur les fameuses Cinque Terre, ces 5 villages et leurs vignobles inaccessibles accrochés à leur montagne, face à la mer.
Carrara donc : surprenant ! D’abord, venant du large on découvre des montagnes que l’on croirait enneigées, et le cadre évoque un peu le lac d’Annecy en hiver.

En fait elles sont éventrées, certaines à demi consommées, laissant voir leurs entrailles de marbre blanc. Quand on s’approche, on découvre une forêt de grues jaunes qui contribuent au sacrifice en faisant ingurgiter ce beau marbre de Carrare à des cargos, qui un jour auront réussi à déplacer ces montagnes.
Au milieu de cette industrieuse activité, Carrara abrite un port de plaisance unique. Quand nous arrivons, une petite barque vient à notre rencontre pour nous indiquer notre place. 2 ormeggiatori (les marineros italiens) dans la barque, 2 sur le ponton : il fallait cela, car l’exercice est plus intellectuel que physique… 2 petites bouées flottent sur l’emplacement, il faut donc s’engager sur l’élan pour ne pas prendre l’hélice, et le coup de frein est aléatoire. Charivari embrasse un peu le ponton. Je comprendrai l’émotion que cela suscite : en fait le ponton est une structure légère faite pour débarquer, pas pour y attacher les bateaux, encore moins pour les arrêter.

On doit attraper 4 pendilles amarrées à de vieilles grosses chaînes rouillées.

Encore faut-il trouver les 4 cordages correspondant à l’emplacement, attachés au ponton dans un fouillis incroyable.

C’est là que commence l’exercice qui sollicite tout le savoir de notre comité d’accueil : l’exercice a duré ¼ d’heure ! Car il faut partir d’un bout, retirer les paquets de moules qui y ont élu résidence, suivre le filin dans l’eau jusqu’à derrière le bateau, retrouver les innombrables connexions qui apparient les pendilles, et recommencer car on a sorti le chaîne du voisin. Quant aux petites bouées, pièges à hélices, elles étaient censées nous permettre d’attraper 2 des 4 pendilles au passage, les 2 autres leur étant attachées. Mais c’est la théorie. Visiblement la plus grande confusion règne, et les moules aussi d’ailleurs.

Quant au ponton, c’est un très long passage un peu sinueux, fait de vieilles planches posées et totalement disjointes, qu’il faut suivre sur une centaine de mètres avant de rejoindre la terre ferme.

Je fus saisi d’admiration en voyant une très gracieuse jeune italienne chaussée de talons aiguilles, parcourir le ponton d’un pas rapide et assuré, sans jamais vaciller : les italiens ont de l’élégance en toutes circonstances. Sur le quai, nous trouvons un yacht club un peu vieillot où quelques messieurs âgés jouent aux cartes sur une terrasse coincée entre un ferry qui fait du vacarme et une avenue bruyante, mais sereins comme s’ils se trouvaient sur le pont d’un grand yacht. Nos hôtes sont charmants et nous annoncent qu’ici, la première nuit est gratuite. Ils ne doivent pas faire leur beurre car l’attrait touristique des lieux est assez modeste, et je doute que l’on y reste 2 jours. Carrara est une ville sans charme, mais qui s’offre des trottoirs et même des caniveaux en marbre blanc.
Après Carrara, nous n’avons pas trop le choix car les ports sont rares sur cette côte : ça sera Livorno. Nous y allions avec un a priori, pensant que c’était une cité industrieuse et donc moche. Nous avons découvert une belle ville, très animée. De nombreux canaux, envahis d’une myriade de petits canotes, découpent Livorno en quartiers qui ont le charme de l’authenticité (ici peu de tourisme). Parfois une gargote est installée au bord de l’eau, parfois on se croirait à Venise. Les immeubles sont de solides et belles bâtisses aux façades colorées.
Au matin suivant, nous faufilant entre 2 départs de ferry (avez-vous déjà suivi un ferry dans un chenal ? On se croirait dans les tourbillons de courant du golfe du Morbihan), nous quittons le port de Livorno, cap sur l’île d’Elbe. La grande rade de Portoferraio est assez bien protégée, et l’arrivée est magnifique.

Nous arrivons assez tôt, et en entrant dans le vieux port j’ai cru rêver : il était quasiment vide ! Les bateaux se mettent cul à quai autour du port, et la photo que j’en ai sous les yeux dans le guide montre un port bondé. Mais le comité d’accueil est bien là et nous explique que le port se remplit très vite de bateaux de passage, il n’y a pas de résidents. Effectivement le port sera plein le soir. Petit tour en ville, très jolie : vieilles bâtisses et escaliers, jusqu’à la maison de Napoléon : l’Empereur n’est pas là, nous reviendrons lundi matin.

Mais l’Empereur attendra : lundi matin nos allons jeter l’ancre dans la rade, à un endroit que Françou qualifie d’idyllique : au dessus d’une plage, un relief couvert de palmiers et de pins parasols, surmonté d’une vieille construction plantée sur un pic pyramidal : on se croirait au Mexique. Nous venions de déjeuner, et sans vouloir altérer sa béatitude, je lui fais remarquer qu’il est imprudent de qualifier un mouillage d’idyllique, il peut aussi bien devenir infernal. Dix minutes après nous étions en fuite sous un gros grain d’orage qui a soulevé en un rien de temps un vigoureux clapot venant de la mer. Nous trouvons un mouillage mieux protégé de l’autre côté de la rade et y passerons une nuit sereine jusqu’à l’aube où un gros orage nous secouera.

J’étais sous les trombes d’eau en train de rajouter de la chaîne pour assurer la tenue de l’ancre dans les rafales, quand la foudre est tombée pas loin : Françou a eu plus peur que moi. Mais je suis rentré vite, en essayant pour me rassurer, de faire comme Kersauzon : courir en faisant de tous petits pas, pour limiter la différence de potentiel entre les deux jambes si la foudre venait à tomber. Ce qui m’a réellement rassuré… c’est que personne ne me voyait.
Ce soir nous sommes revenus au port, car un coup de vent est annoncé pour la nuit et demain. Mercredi matin, Empereur, nous irons chez toi. Puis jeudi la météo devrait être acceptable. Nous mettons le cap sur la Corse où Sylvie et Jef nous rejoignent.
Bises à toutes et à tous.
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